Deux pattes monstrueuses tiennent un vidéoprojecteur.

Anoure

2024. Résidence Storefront.Frac Bourgogne avec Joris Creuse


Anoure

2024. Résidence Storefront.Frac Bourgogne avec Joris Creuze

« Deux tours de clé dans la lourde porte de bois des Bains, puis quatre pas s’en éloignent. Maintenant, il fait nuit, il pleuvait encore ce matin et ça continuera demain. Sur la vitrine les reflets des lampadaires du tour des halles, derrière le verre une masse jaune empêche les curieux. À l’intérieur, un peu de poussière sur le plancher. Le vieux bois ne grince et ne s’écrase plus sous la présence des deux artistes : ils ont déserté les lieux. Depuis, c’est le quotidien c’en dessus dessous ; des loques figées à jamais sur les dents du loup.

Deux salles carrées nappées d’une mélasse blonde, deux salles imprimées dans le temps, capturées par des serres aviaires, des palmes batraciennes, en les crocs d’une présence que l’on voit sans en comprendre les contours.

On devine : ici loge l’informe.

Mobilier noyé de chair numérique, des échos de compositions éphémères rendues éternelles, données et pixels. Images rémanentes, plus que des fantômes peuplant l’intérieur des écrans sertis dans les sièges, leur fragile aura agit à/de la même façon qu’une icône envers celles et ceux qui croient. Ces lueurs froides offrent un étrange réconfort familier et contrastent avec l’inquiétante ambre qui voile notre vue partout autour.

On pense que les artistes insufflent la vie à la matière, mais elle est en fait déjà vivante, sans besoin de mains ni d’outils, ni d’une intention sensible. Ça vit sans nous, même une fois les portes closes et, ici, ça rampe sur le sol. Quelque chose qui suinte, amibe jaune motile, poisseuse. C’est un gardien indécelable qui coule dans l’aire des Bains. On l’entend siffler, hurler ou souffler, ses poumons ventilent sous les halles, ils gonflent et râlent, aspirent à sortir de leur cellule de métal forgé. Anoure polydactyle, l'innommable s’est éveillé.

Et puis
on aperçoit un reflet dans l’eau,
on l’observe
comme le négatif d’une photo,
et on y voit un espace autre :

un plein soleil frappe la vitrine, quatre chaises autour d’une grande table de banquet sur laquelle un vase de belles fleurs fraîches. Une paire de chaussures posée sur le sol à l’entrée, au portemanteau sont suspendus les affaires des deux artistes. Joris Creuze et Matice Follis ont posé les clés sur cette table, au centre de la pièce. Le premier s’est assis sur une chaise de métal, le second sur un fauteuil moelleux vert mousse. Ils ont apporté quelques vieux livres, achetés pour des pièces. Des vieux pavés de pages abîmées et jaunies, aux couvertures aux couleurs passées et qui content légendes, polars et séries noires, et une encyclopédie des amphibiens. Dans leur nouvel appartement, vous êtes invités par les deux artistes à venir vous poser quelques minutes.

Mais qu’est-ce qui a changé dans ce reflet quand, l’instant d’un clin d’oeil, vous ne regardiez plus ?

Un texte de Pierre Manceau pour l'exposition "Anoure"

Photos Anne Eppler




Follis Matice
Infos & contacts